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Journal de l'Université - Le Moulin artisanal Froment
 
Portrait d'Albert Froment,
moulinier aux Vans

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   Le plus vieux moulinier de France ressemble à une ancienne variété ardéchoise : authentique, de caractère et qui fleure bon le terroir. Albert Froment, à plus de 85 ans et un goût pour la vie toujours intact, avoue que le moulin qui porte son nom “fait intimement partie” de lui. “J’y travaille depuis mes 14 ans. C’est l’âge où on commence à compter comme homme…”. Il totalise 70 ans de travail, 70 ans de moulin. “Cette année, j’en ai fait encore. Au plus fort de la récolte, on démarrait à 5 heures du matin. ça ne me gêne pas d’y aller matin. Dans la journée, on fait presque les 39 heures!”. Le pressoir du temps n’a altéré ni son dynamisme ni son humour et c’est avec bonheur qu’il évoque l’histoire de son moulin étroitement liée à celle de sa famille.
         Tout commence en 1900, avec un certain Marius Froment. “Mon grand-père, Marius, a créé ce moulin. Il était bricoleur et en avance sur son temps. En 1900, il n’y avait pas encore l’électricité. Pour faire tourner la meule, contrairement aux mouliniers du coin qui se servaient d’un cheval ou de l’eau, mon grand-père a utilisé une locomobile, une grosse machine à vapeur. On l’alimentait avec le charbon des mines de Pigères, du bois et des grignons - des déchets d’olives - et tout ça faisait de la vapeur”. La fameuse locomobile sera rentabilisée sur trois activités : le moulin et sa meule tronconique, la scierie et sa scie battante, et… les “étuves”. “A l’époque, c’était la mode des étuves, les ancêtres des saunas. Ces dames venaient prendre la vapeur... ”. A cette évocation, les yeux bleus d’Albert se plissent derrière ses fines lunettes.
         En 1923, l’électricité vient changer la donne. “Mon grand-père s’est empressé de mettre des moteurs électriques”. Exit la machine à vapeur, c’est la fin d’une époque. L’activité se développe  bien et “mon père, Gaston Froment, reprend le moulin et la scierie. Mais laisse tomber les étuves”. En 56, c’est autour d’Albert de transpirer : “J’ai alors repris le moulin à mon nom. Tout en continuant à travailler dans l’entreprise de bâtiment de mon frère”. Maçon et conducteur de travaux toute l’année, moulinier pendant ses congés, Albert jusqu’à sa retraite il y a 25 ans, continuera à porter les deux casquettes. “Il faut absolument une autre activité. Ce moulin, ce n’est qu’un complément de revenus. Il ne tourne que deux mois par an”. Deux mois à plein régime. “Dans le temps, on y passait les nuits. On ouvrait le 21 décembre, le jour de la Foire des Vans. Il fallait que l’huile nouvelle coule ce jour-là pour faire les beignets de Noël, les fameuses oreillettes”. Décembre, janvier, il faisait froid sur les chantiers pour faire de la maçonnerie, aussi “rester au moulin au moment de la récolte des olives, ça tombait bien !”. Un travail saisonnier mais exigeant, rendu plus difficile encore après le terrible hiver 56 qui a sonné le glas de beaucoup d’oléiculteurs. “On a redémarré à zéro. Les oliviers ont gelé et la récolte a été maigre. Mais on est les seuls de la région à avoir continué au moulin sans sauter une année. Même en 57… pour à peine une tonne”.
    En 55, le moulin avait été modernisé avec une presse hydraulique “qui montait à 240 kgs de pression - une fabrication française d’Aix-en-Provence -”, deux meules verticales et une centrifugeuse. “Puis on a acheté une super presse qui nous avançait beaucoup le travail. On avait bien moins de manipulations”.
    Et tourne, tourne le moulin… Cinq générations de Froment se sont succédées en comptant les petits-fils d’Albert. En 2009, avec Alain, le fils qui assure la relève, ils ont à nouveau modernisé [cf encadré], déplacé le moulin de l’autre côté de la route et organisé un magasin spacieux. “J’ai fait les deux étages moi-même, précise l’octogénaire, avec juste un manœuvre ! Je l’ai fait parce que je sais faire, mais moi, j’aime mieux la ferraille…” Impossible pour le moulinier de passer sous silence sa passion de toujours : “C’est la ferraille qui m’intéressait. Je faisais ce que je voulais de mes doigts. Mon frère aîné m’a embauché d’office dans son entreprise en bâtiment de 130 ouvriers. Je me suis cru obligé de rester. Et ce que j’aimais vraiment, je l’ai laissé de côté. A l’époque, j’avais raté mon coup auprès du ferronnier des Vans…” Depuis sa retraite, il y a 25 ans, Albert rattrape le temps perdu. “Je récupère tout. Et je collectionne”: vélos, motos, autos, lanternes, machines à coudre, crosses de fusils “ça c’est le plus difficile” et autres antiquités qu’Albert le ferrailleur répare et fait revivre, “rien que pour le plaisir”, comme sa dernière pièce, un authentique tourne-broche de château datant de 1700 et quelques poussières…
    Dans le bric-à-brac de sa cave, à l’emplacement de l’ancien moulin, se côtoient les vélos de nos aïeuls. Albert connaît par cœur l’histoire de ces “ancêtres” : celui de 1902 affublé d’un moteur auxiliaire “avec silencieux pour ne pas faire peur aux chevaux” ; le cyclotracteur de 1910 “qui a fait la guerre de 14 et porté les lettres au front - Solex n’a rien inventé !” - le vélo bleu à moteur inauguré en 1936 “pour les premiers congés payés et qui a servi aux entraîneurs des coureurs cyclistes du Bordeaux-Paris”... Pour la plupart, des reconstitutions à l’identique d’après plans et photos, car, précise-t-il “je ne peux pas me permettre d’acheter tout fait”. Qu’importe ! Une passion sans borne, une dose bien tassée de patience, et des compétences tout terrain, lui ont permis de se constituer des collections dignes des musées. “Le monde des collectionneurs, c’est une petite famille. On me connaît”.
    On marque un arrêt devant le célèbre vélo à rétropédalage - “il pédale à l’envers” - en provenance de la Manufacture de Saint-Etienne ;  le premier véhicule à deux roues créé en 1804  “tout en bois y compris la selle et sans pédales” ;  le Michaud 1860 et le Grand Bi 1880, une roue de liliputien derrière, une roue de géant devant ; le Terrot dit “ecclésiastique” ou bécane des curés... Un scooteur, deux tricycles, trois cyclotracteurs et quelques coups de pédales plus loin, nous voici dans le nouveau moulin où s’expose sur un pont improvisé une 250 Isetta dont Albert le mécano refait les freins. “C’est une petite voiture italienne, un modèle repris par BMW après la guerre, que j’espère conduire bientôt. Parce que la moto, en hiver, c’est plus difficile”.
    Malgré les intempéries, la moto reste le premier amour d’Albert. “J’en fais depuis l’âge de 14 ans. En 1939, donc, j’ai passé le permis. Réussi du premier coup, comme le permis voiture, quatre ans plus tard, (sauf que ça faisait longtemps que je conduisais les camions de l’entreprise !). En moto j’ai fait l’Océan deux fois, toutes les Pyrénées, deux fois aussi, en suivant les cols, les Alpes, la Lozère, le Cantal...” Sans compter d’innombrables virées locales avec ses “collègues de Gravières” et jusqu’à aujourd’hui les manifestations et les rallyes avec d’autres motards aussi fondus que lui de modèles anciens, surtout pas de “motos en plastiques”! “D’ailleurs je suis contre la vitesse. Je n’ai jamais fait de courses de moto. Juste des courses de vélo. Quand j’étais jeune, j’ai vendu une moto que l’acheteur ne pouvait pas me payer. Du coup, il m’a donné un vélo de course. Alors, je me suis mis aux courses cyclistes, aux “kermesses” locales. ça plaisait aux filles, mais faut pas l’dire…”. Dans les années cinquante, Albert se débrouillait bien, arrivait même dans les premiers, mettant son point d’honneur à concourir en indépendant avec son short pas réglementaire, sans jamais adhérer au club cycliste du coin, La pédale vanséenne ! “Puis je me suis marié et on n’a plus parlé de vélo”.
    La roue a tourné sans que la passion du vieux moulinier ne s’émousse. L’entrepôt construit et aménagé par ses soins dans le prolongement du magasin, abrite des dizaines de motos, toutes de collection. Et une étonnante écurie forte de trois voitures de musée : la Rosengard 1936, la Gladiator 1904 et la Nef 1900. Pour cette dernière, seuls le moteur et la roue avant sont d’origine. “Le reste j’ai tout fait, y compris le radiateur. Il m’a fallu 800 pièces ! Pour le pare-crottes en bois [ancêtre du garde-boue], je suis allé couper un frêne...” Un trésor inestimable mais dont la valeur reste avant tout affective. “J’aime les vieilles choses et je suis heureux de leur redonner vie”. La retraite lui en donne le loisir. Ce qu’il apprécie particulièrement ? “Pouvoir travailler seulement quand j’en ai envie. Et moi j’en ai toujours envie!”

Alain Froment, la modernisation en douceur de l'artisanat

         Croissance oblige, en 2009, le moulin artisanal Froment quitte les anciens locaux devenus trop étroits et emménage juste en face, dans de nouveaux bâtiments. Comme l’explique Alain Froment, le fils d’Albert : “Nous n’avions plus de capacité suffisante en terme de machines et une seule alternative, ou on mettait la clé sous la porte, ou on se modernisait. Nous y pensions depuis une dizaine d’années”. Un délai qui lui a laissé le temps de la réflexion et d’une étude sur le terrain. Grâce à son travail dans l’industrie comme technico-commercial responsable pour toute la zone PACA, Alain Froment a rencontré les différents acteurs régionaux de l’oléiculture, et notamment de nombreux mouliniers provençaux qui travaillent à plus grande échelle. “J’habite à Mouriès, en Provence, et là-bas, chaque moulin presse en moyenne 1200 tonnes d’olives par an, quand nous n’en pressons que 200 !”. Après ce tour d’horizon, Froment père et fils choisissent d’augmenter la production en diminuant la manutention.
         “Pour réceptionner des olives, on utilise désormais des palox [grands conteneurs en plastique alimentaire] qui gèrent des quantités plus importantes qu’avec des caisses manipulées à la main. Le lavage, l’essorage, l’effeuillage ont été améliorés par l’achat d’une laveuse-effeuilleuse. Toujours par souci de manutention, voire d’hygiène, on a remplacé les presses par un décanteur, une centrifugeuse de pâte”. “Je suis un peu nostalgique des anciennes presses, reconnaît Albert. Parce qu’alors on voyait les olives se transformer en huile.” Autre dilemme pour le broyage : choisir entre le marteau et la meule. “Des expériences ont été faites sur des huiles obtenues par des meules et les mêmes broyées par des marteaux, précise Alain. Résultat : que ce soit l’élévation en température, la vitesse de broyage, ou la granulométrie du noyau, tout était favorable à la meule. En terme de qualité, l’huile obtenue était beaucoup plus douce. Les marteaux, en pulvérisant les noyaux, rendaient l’huile plus amère. Avec les meules, on martyrise moins la matière.” Ce sera donc le broyage à l’ancienne, la qualité au détriment de la productivité, même si “les meules ont été surdimensionnées, multipliant par trois leur capacité de broyage”.
         Et si après plus d’un siècle, d’effeuillage, de triturage, de broyage, de malaxage, les mouliniers Froment sont repartis pour un tour, “il reste important de promouvoir l’huile d’olive et les oliviers. Comme il n’y a pas d’AOC aux Vans, il faut faire connaître l’huile de notre terroir. Pour l’instant, nous parvenons à écouler notre production mais un jour, la concurrence risque d’être difficile à endiguer…”. L’Université d’été devrait apporter de l’huile à leur moulin.

Date de création : 14/03/2011 @ 18:00
Dernière modification : 05/03/2012 @ 18:29
Catégorie : Journal de l'Université
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